Quel âge a le Canada ? 150 ans ?

Fondée en 1642, Montréal a bel et bien 375 ans.

Mais quel âge a le Canada ?

150 ans ? 409 ans ? 70 ans ? 85 ans ? 483 ans ?

Le Gouverneur général du Canada déclarait le 31 décembre 2016 qu’il y a 150 ans, c’était le début d’une grande aventure, le Canada. « Canadians began a great experiment. We call it Canada».  Le gouvernement Trudeau a dépensé plus de 500 millions $ pour que les Canadiens célèbrent le 150e anniversaire du Canada en 2017.

Pourtant, en mai 2008, le premier ministre Harper a affirmé que la « fondation de Québec en 1608 est aussi la fondation de l’État canadien ». Donc le Canada aurait eu 411 ans en 2017.

À moins que ce ne soit 70 ans ? En janvier 1947, il y a 70 ans, le premier certificat de citoyenneté canadienne a été créé et décerné au premier ministre Mackenzie King. Jusque là, les Canadiens étaient des sujets britanniques.

Pourtant depuis 1932, les Dominions britanniques, soit le Canada, l’Australie, l’Irlande, la Nouvelle-Zélande, etc., s’étaient vus reconnaître comme pays souverains par le Royaume-Uni en décembre 1931 (statut de Westminster).

Le Canada comme pays souverain a officiellement 87 ans, et non pas 152. Ce n’est qu’à partir de janvier 1932 qu’il est devenu responsable de sa politique étrangère et a obtenu son autonomie.

Et pourquoi pas 485 ans ?

En traversant le pont Jacques-Cartier, qui relie Montréal à Longueuil, à la hauteur de l’île Ste-Hélène, sous le buste de Cartier, on peut y lire que le pont porte ce nom depuis le 1 septembre 1934, à l’occasion du 400e anniversaire de la naissance du Canada. Si le Canada est né en 1534, le Canada aurait 485 ans cette année.

À l’évidence, 1867 n’était pas le début du Canada, mais simplement un chapitre d’une histoire entreprise bien plus tôt et plus complexe.

Canada ou Canadas ? 485 ans, 411 ans, 152 ans

En 1534, Jacques Cartier nomme Canada le pays qu’il touche à la pointe de Gaspé. Des Amérindiens qu’il a rencontré répétaient ce mot « Canada ». Un mot amérindien qui signifierait « village ». Ils l’invitaient à se rendre à leur village.

Quelques années plus tard, il participe à l’établissement d’une colonie française de grande ampleur à Cap-Rouge un peu en amont de Québec (1541 à 1543). Cette mission coloniale sous certains aspects fut une réussite scientifique, politique et économique (Allaire, 2013). Dorénavant, les Français savaient qu’ils pouvaient vivre ici et que les pierres et métaux précieux n’y étaient pas faciles d’accès, contrairement à ce que les Espagnols avaient trouvé au Mexique (1520) et au Pérou (1532)). Ils avaient exploré le grand fleuve sur une plus grande distance, et ils continuaient d’espérer qu’il mène vers l’Asie.

Ce fut une sage décision économique, les Français réalisèrent qu’ils n’avaient pas besoin d’établissement permanent pour venir y prélever des ressources. Entre Cartier et l’établissement de Champlain (1608), pendant des décennies, quelques milliers de marins français sont venus chaque été dans la grande rivière du Canada y puiser des ressources. Même s’il n’y eut pas de gouvernement local canadien, une Nouvelle-France avait fait sa place en Amérique au XVI e siècle.

Le Canada de 411 ans : au cœur d’alliances franco-amérindiennes

La « fondation de Québec en 1608 est aussi la fondation de l’État canadien » (Harper, 2008).

Effectivement aux XVIIe et XVIIIe siècles, il y avait bel et bien un gouvernement du Canada. Il faisait partie de l’Empire français.

La Nouvelle-France est apparue sur les cartes géographiques après les voyages de Cartier (1534-1543) et s’est développée entre 1603 et 1803. Elle englobait le Canada, qui comptait trois gouvernements, soit celui de Québec, de Trois-Rivières et de Montréal. De plus elle comptait l’Acadie, les Pays d’en Haut (vers les Grands Lacs et le Pacifique) et la Louisiane (des Grands Lacs vers le golfe du Mexique, en longeant le Mississippi).

Canada et Nouvelle-France ont constitué une Amérique fondée sur les alliances avec les peuples amérindiens. Ces alliances avaient été établies dès mai 1603, lorsqu’à Tadoussac des représentants du Roi de France (dont Champlain), avaient participé à des rencontres diplomatiques avec Innus, Algonquins et Malécites. Ces peuples amérindiens avaient exprimé l’acceptation que les Français « peuplât leur terre » et demandé l’appui de la France dans leurs guerres contre leurs ennemis Iroquois.

Sous les auspices de Champlain qui s’établit à Québec en 1608, ce Canada a « pris la forme d’une alliance interculturelle entre Français et Amérindiens, placés dans une situation d’interdépendance » . Tant et si bien qu’« il n’y eut jamais en Nouvelle-France de discours d’éradication prenant pour cible l’ensemble du monde amérindien, (« Histoire de l’Amérique française« , Havard et Vidal, 2003) ».

Ces alliances ont culminé en 1701 avec la Grande Paix de Montréal, signée en 1701 avec une quarantaine de peuples amérindiens qui y étaient représentés.

1763 à 1867 : Réorganisations successives de l’Empire britannique

Toutefois, après les « French and Indian Wars », qui se sont scellées par la défaite, le Canada de cette époque a été cédé en 1763 à l’Empire britannique, où il est devenu une petite partie de la Province of Quebec (1774), qui comprenait aussi les Grands Lacs et le territoire entre Appalaches et Mississippi. Cette vaste Province of Quebec britannique a choqué les colonies de Nouvelle-Angleterre alors en lutte pour leur indépendance.

Après l’indépendance des États-Unis, ce qui est resté de la Province of Quebec de 1774 (ce qui n’a pas été cédé aux États-Unis), a été divisé en deux parties : Lower Canada et Upper Canada (Acte constitutionnel, 1791). La rivière des Outaouais étant la ligne de division.

Puis en 1840, le Parlement britannique a réuni les Lower et Upper Canada, afin de créer une nouvelle Province of Canada par l’Acte d’Union. Ce nouveau gouvernement du Canada-Uni a été conçu, dans la foulée du rapport Durham, après la rébellion des Patriotes de 1837-38, une rébellion majoritairement francophone dirigée contre les pouvoirs impériaux. L’Acte d’Union de 1840 assurait une domination anglaise et l’unilinguisme anglais au sein du nouveau Parlement uni, tout en réglant les graves problèmes financiers du Upper Canada (Ontario) surendetté par la construction des canaux.

Le Canada de 1867 : autre réorganisation et génocide « culturel »

Confronté à des pressions externes et internes, l’Empire britannique a dû repenser sa présence en Amérique. D’une part, il y avait les pressions de l’expansionnisme étatsunien. Le cri de « l’Amérique aux Américains » du Président Monroe des États-Unis invitait les Américains à bouter les Européens hors des Amériques, du nord au sud. Sans oublier, que l’Empire britannique a soutenu en catimini les États du Sud lors de la guerre civile de 1861-1865. Les États du Nord vainqueurs étaient mécontents et réclamaient des compensations de Londres.  D’autre part, les pressions financières liées au développement des infrastructures de chemin de fer (commerce, transport et établissement des populations) se faisaient de plus en plus lourdes à supporter. Les banques de Londres, craignant de perdre leurs capitaux, exercèrent des pressions.

Ces pressions ont amené l’Empire britannique à encourager ses élites coloniales, politiques et marchandes (Canada-Uni, Nouvelle-Écosse, Nouveau-Brunswick et Terre Neuve) à former un Dominion of Canada plus vaste. Les colonies ainsi regroupées pourraient prendre une plus large portion du fardeau administratif.

La loi de la nouvelle constitution de l’Acte d’Amérique du Nord britannique de 1867 est votée par le parlement britannique et la population d’ici n’est pas directement consultée afin de ratifier l’accord. Ce n’est pas une déclaration nationaliste d’indépendance, ni une émancipation nationale, car cela ne repose sur aucun mouvement populaire. D’ailleurs ce Dominion du Canada (ou au Canada ?) mettra beaucoup de temps avant de développer une identité nationale propre.  Il mettra près d’un siècle à adopter son propre drapeau (à feuille d’érable), se satisfaisant pendant ce temps d’une variante de l’emblème du Red Ensign de la marine marchande britannique. Comme hymne national, il se contentera pendant plus d’un siècle de l’hymne britannique  « God save the King/Queen ». Le passeport canadien officiel apparaîtra en 1948.

Comme l’explique l’historien David Merren, le pacte fédératif de 1867 n’est qu’une autre réorganisation administrative de l’Empire britannique afin de protéger ses colonies britanniques d’Amérique contre l’expansionnisme étatsunien et diminuer son fardeau financier.

Mais dès 1867, ce nouveau Dominion de l’empire britannique s’engage lui aussi dans un expansionnisme vers l’Ouest afin de contrer l’expansionnisme étatsunien. Alors que le Canada développé dans la foulée de Champlain s’était construit sur la base d’alliances avec les peuples amérindiens, le Canada de 1867, comme Dominion de l’Empire s’est construit sans les peuples amérindiens. Pire, sous l’impulsion de son premier ministre J. A. MacDonald, les politiques mises en place ont mené d’abord à une chute catastrophique des populations amérindiennes dans l’ouest (famine organisée) comme l’a bien établi l’historien James Daschuk en 2013 (« La destruction des Indiens des plaines ») suivie d’un génocide culturel des Amérindiens comme l’a éloquemment démontré le rapport la Commission Vérité et réconciliation du Canada en 2016.

Canadas, célébrations du 150e et nations fondatrices

Il est gênant de constater qu’encore en 2016, la ministre de Patrimoine Canada a présenté J.A. MacDonald, comme un homme d’ouverture à la diversité, alors qu’il s’est chargé d’étouffer cette diversité. Il a instauré des mesures racistes voulant préserver « le caractère aryen de l’avenir de l’Amérique britannique ».  Il serait important de l’indiquer sur les monuments trop nombreux qui « honorent » son rôle.

À l’évidence, 1867 ne marque pas le début de l’histoire du Canada. D’ailleurs, le premier ministre du Canada, Bennett, en août 1934, aux fêtes du 400e anniversaire du Canada à Gaspé, déclarait que le Canada s’était construit sur deux peuples fondateurs, Français et Anglais. Malheureusement, il oubliait les Amérindiens.

Depuis le rapatriement unilatéral de la constitution par Trudeau père en 1982, c’est le second peuple fondateur, incarné par la nation québécoise que le gouvernement fédéral ignore. Aujourd’hui, le gouvernement Trudeau fils fait enfin acte de contrition face aux Amérindiens, mais continue de méconnaître le second peuple fondateur en le dissolvant dans un discours multiculturel qui se prétend diversitaire.

La diversité est une notion complexe. Elle ne se résume pas au décompte du nombre d’individus provenant d’ethnies différentes vivant sur un même territoire. Respecter la diversité d’un pays, c’est aussi respecter la diversité de ses nations fondatrices et la complexité de son histoire.

Le gouvernement fédéral a dépensé 500 millions $ pour célébrer 1867. Environ 200 millions $ ont été consacrés aux festivités, et 300 millions $ à un programme d’infrastructures (centres et aménagements sportifs, centres communautaires, installations touristiques,…). Parmi les sept critères pour être éligible à ce programme, un seul faisait vaguement référence à l’histoire  (faire un lien avec le 150e anniveersaire du Canada).

Aucun doute que l’histoire a été un grand oublié de cet anniversaire, mais pire le peu d’histoire mis de l’avant dans le cadre de cette commémoration a été tronqué, voire biaisé  (La série présentée en anglais par CBC: Canada, the story of US.)

Le Canada n’a pas débuté pas en 1867.

Il faudrait en profiter pour mettre de l’avant un peu de l’histoire complexe du Canada et de la diversité de ses nations fondatrices:

1- Ère d’une Amérique amérindienne pré-colombienne (ou pré-Cartier)

2- Canada-Nova-Francia (1534- 1603)

3-Canada franco-amérindien (1603- 1763)

4-Canada anglo-colonial (1763-1867)

5-Dominion of Canada (1867-1932… )

6-Canada vers autonomie (1932- 1962)

7-  A)   Canada des peuples fondateurs (1962- … )

B) Canada multiculturel            (1982-…   )  (rapatriement unilatéral de la constitution)

Alain Lavallée